Présence

Présence
Artiste : Geneviève Moisan
Date : 24 juillet au 6 septembre 2019

Où sommes-nous lorsque nous attendons? Quelles relations développons-nous avec les lieux, les gens qui nous entourent lors de ces moments d’attente dans les lieux publics? Et si ces relations se développent, à quoi ressemblent-elles? Peut-on les matérialiser?
En tant qu’observatrice de la frénésie de la ville et du paradoxe des files d’attente dans ce monde qui semble souvent effréné, ce sont ces questions qui ont, au départ, nourri ma recherche. Inspirée par de petites images de soie réalisées en France vers la fin du 19e siècle, représentant des scènes de genre au moment charnière de la révolution industrielle et appelées les « images de St-Étienne », j’ai décidé de les actualiser à partir de ma réalité. Puis, de personnage en personnage, de banc de parc en banc de parc, au travers de la lenteur et de la minutie de mon travail de tissage avec multiples brochés (les petits fils de couleur ajoutés un par un à la trame sur le métier), je me suis demandé, mais où suis-je, moi, quand je crée?
Où suis-je lorsque mes mains, presque sans ma volonté, accomplissent leur travail et que je tisse, je brode, je couds? Et quelle est cette relation que je développe avec les matières, les personnages que je laisse prendre forme, avec la partie artiste de moi-même? Suis-je présente?
L’exposition « Présence » représente cette recherche, d’abord par des tissages, puis par une série de broderies inspirées de cette relation que j’ai avec l’action de fabriquer, souvent représentée par cette courtepointe qui nous entoure, nous regarde et nous suit…

Démarche

En m’imprégnant du contexte social d’aujourd’hui et en m’inspirant de réalisations textiles issues du passé, mes productions tissées au métier informatisé Jacquard se trouvent à mi-chemin entre la tradition technique artisanale et le monde technologique du digital. Elles questionnent la notion de réflexion conceptuelle à travers la pratique matérielle du « faire/fabriquer[1] » et l’importance nouvelle qu’elle revêt en art actuel, ainsi que le rapport entre le monde privé du chez-soi et celui, public et social, que nous propose la ville et l’Internet.

En utilisant la réactualisation de scènes de genre tissées en soie au 19e siècle en France comme prétexte, mon travail entend questionner la fine ligne entre inconfort et attente, entre présence à soi et définition du non-lieu. Il le fait en précisant l’émergence d’une relation à cet autre que l’on rencontre en public, en présentant des portraits de personnages, de passants, et en matérialisant leurs relations, si incongrues et hypermodernes puissent-elles être.

Ces recherches historiques et techniques auxquelles je m’adonne depuis plusieurs années, je me les réappropriais jusqu’à maintenant sous forme de tissages brochés[2] complexes, technique développée durant mes études de maîtrise, qui représentent la matérialisation de relations imaginées entre des individus.

Pour parler de relations, j’ai choisi différentes techniques textiles, telles que la courte-pointe et le tissage Jacquard. Ces techniques, et les luttes des travailleurs qui les ont utilisées dans le passé et les utilisent encore aujourd’hui, ont défini à leur façon différentes considérations sociales qui nous sont chères aujourd’hui, et ce, à divers endroits dans le monde, dont le Québec. Valeur de la technologie, recyclage, lutte pour la sécurité sociale, confort domestique… Elles parlent aussi de transmission de savoir par les mains, par des images créées pour garder et transmettre une histoire, notre histoire. Les tissus et les tissages parlent non seulement à nos yeux, mais aussi à tout notre corps de par leur matérialité même, et c’est à toutes ces qualités transmissives qui continuent de les habiter que je désire puiser, et par cette histoire que j’aspire à réfléchir et à communiquer.

[1] En anglais : « making »

[2] Brochés : procédé qui consiste à ajouter, sur le fond du tissu, des fils supplémentaires s’élevant en relief.

Biographie de l'artiste

Geneviève Moisan a fait sa maîtrise en arts visuels à l’Université Concordia, dans la concentration fibres. Son travail de recherche se concentre sur l’étude des notions de l’hypermodernité, de la présence et de l’attente, et des liens qu’elles tissent entre les gens dans leur façon quotidienne d’habiter l’espace, tant urbain que virtuel. À cheval entre les techniques traditionnelles du textile et le côté digital du traitement de l’image photographique, elle utilise un métier informatisé Jacquard pour représenter dans le tissu ces relations interpersonnelles complexes. Son travail a été présenté à Montréal, Mississauga, Venise, Paris et Oaxaca (Mexique).